Portrait d’une Sénéf : Rougui Dia, l’une des rares femmes chefs en France

Rougui Dia

D’origine sénégalaise, Rougui Dia est l’une des rares femmes chef cuisinier de France qui officie dans un restaurant de gastronomie française. Après avoir été pendant 7 ans chef chez Petrossian, Rougui Dia dirige aujourd’hui les cuisines du restaurant du Bouddha Bar Hôtel. Auteur d’un livre paru en 2006 et intitulé : Le chef est une femme, elle est la marraine de deux écoles hôtelières à Villepinte et à Saumur. Parcours d’une jeune femme moderne et déterminée.

Rougui Dia est née à Paris, dans le XIIème arrondissement, de parents sénégalais. Toute petite, elle rêvait de s’engager dans l’armée ou de devenir couturière. Mais la découverte de son don qui fut purement fortuite décida de sa destinée. C’est à l’âge de 13 ans que Rougui découvre la cuisine en réalisant avec brio un plat peul, son groupe ethnique.

Encouragée par sa famille, elle décide de se tourner désormais vers sa nouvelle passion : les métiers de la table. Elle intègre l’école hôtelière de Villepinte, avant de passer avec succès deux CAP (cuisine et salle). Ensuite, elle continua jusqu’à obtenir un brevet d’études professionnelles (BEP) en salle puis un Bac Professionnel en cuisine.

Ses débuts professionnels s’avèrent très difficiles et se soldent par deux années de chômage déprimant à cause d’un racisme encore existant. Rougui, courageuse et acharnée, ne baisse pas les bras et réussit à décrocher un poste au restaurant Chez Jean dans le 9ème arrondissement. C’est là qu’elle rencontre l’homme qui changera son destin :Sébastien Faré, avec lequel elle se lia d’amitié. A l’âge de 24 ans, elle le suit aux Parisiennes, un petit restaurant de la rue Marbeuf dans le 8ème.

Tout bascule quand Rougui Dia entre chez Petrossian

Sa carrière prend une tournure déterminante en 2001. Cette année-là, elle franchit le seuil du “144”, le restaurant de la prestigieuse maison de caviar Petrossian. Elle y fera ses classes auprès de Christophe Conticini, chef pâtissier, et du chef Sébastien Faré. Talentueuse, c’est sans surprise qu’elle se verra confier les rênes des cuisines du restaurant en 2005, année de départ du chef Faré. De quoi s’attirer davantage de notoriété. Et faire mentir les clichés : l’ascenseur social peut fonctionner, même pour un enfant d’immigrés ayant grandi en Seine-Saint-Denis. À condition, bien sûr, d’être déterminé.

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Rougui Dia y poursuivra avec succès sa carrière sans perdre de vue son objectif : respecter la tradition de la maison Petrossian tout en restant à l’affût d’une cuisine ouverte sur le monde.

Chef du restaurant Vraymonde du Buddha-Bar Hôtel de Paris depuis février 2013, Rougui Dia continue de puiser son inspiration dans ses racines africaines en mâtinant ses créations d’une touche d’épices.

Femme talentueuse et engagée

Chef cuisinier, femme combative et engagée, Rougui Dia aida un grand nombre de jeunes issus de l’immigration en les faisant travailler dans le restaurant.

Curieuse et créative, Rougui fait de ses voyages, de ses origines, de ses rencontres et de son quotidien, une perpétuelle source d’inspiration. Elle marie les textures, les couleurs et les saveurs afin d’élaborer de nouvelles créations toutes plus envoûtantes les unes que les autres.

Elle adore se lancer des défis. Aller de l’avant. Quand elle a débuté, le chef Philippe Conticini l’a avertie : « Tu dois savoir que ce sera plus dur et plus long pour toi. » En clair, être femme et noire, dans un milieu réputé machiste et fermé, n’allait pas faciliter la carrière de Rougui Dia.

D’abord fâchée avec l’école, la bûcheuse boulimique de lecture est devenue chef en un clin d’œil ! Aujourd’hui elle est à Paris un chef réputé qui tient son rang avec prestance.

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Rougui Dia a du talent. De la classe aussi, la silhouette surmontée d’une toque portée comme une tiare. Elle est dotée d’une forte personnalité et d’une autorité naturelle, malgré un abord réservé. Mais elle est surtout entêtée comme les Bretons, avec lesquels elle se sent des affinités.

La jeune femme se remémore sa difficulté à trouver un stage à l’adolescence.

« À l’école, je n’ai pas connu le racisme, confie-­t-elle. À la maison, j’étais dans un cocon, très préservée, insouciante. Le cocon s’est lézardé quand j’ai répondu à des annonces et constaté que je subissais de la discrimination. »

Il lui faut alors batailler. Aller à l’encontre des idées reçues. Prouver que, même si elle a été élevée dans une famille musulmane de sept enfants, par une mère peule, femme de ménage, et un père toucouleur, mécanicien, elle est française à part entière. Malgré la douleur ressentie face aux remarques blessantes, malgré une montée de l’intolérance et de la xénophobie, la jeune femme assume avec bonheur sa double culture, synonyme de richesse.

Au piano, en cuisine, elle excelle dans le métissage culinaire, propre à favoriser l’ouverture à d’autres peuples. Ses plats, goûtés avant le dressage des assiettes, marient épices et parfums subtils. Chez Petrossian, elle a introduit des touches sénégalaises : gratin de manioc, banane plantain, patate douce à la sauce vanillée, magret de canard à la sauce curry ou, autrefois, foie gras de canard au jus d’hibiscus.

En France comme au Sénégal, elle se sent chez elle. Récemment, elle s’est rendue à Dakar pour une semaine de gastronomie autour du caviar. Elle n’a pas eu le temps de pousser jusqu’à N’Ganno, le village de ses ancêtres, à l’extrême nord du pays, sur la rive gauche du fleuve Sénégal. Une région où l’on cuisine beaucoup le poisson, son mets favori. Ou encore le latieri et rha, un ragoût d’épinards et d’arachide, spécialité de sa mère.

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Rougui Dia vit toujours en banlieue parisienne avec ses parents, à Neuilly-Plaisance, dans le 9-3. Ses origines modestes la distinguent de ces amateurs de caviar qui « en un repas claquent le salaire d’un ouvrier ». Mais elle n’est pas envieuse et doute du lien entre argent et bonheur. La cuisine, sa passion, est à ses yeux un art qui exalte les sens, au même titre que la musique. Elle s’y investit corps et âme, au point de retarder le projet de fonder une famille.

Elle se délecte de la reconnaissance de ses pairs, telle Anne-Sophie Pic, à Valence (seule femme 3 étoiles au Michelin). Pour susciter des vocations, elle a accepté la médiatisation. Mais refuse de lire les articles qui lui sont consacrés. Elle continue de nourrir son ambition. Plus tard, la « perle noire de la gastronomie française » ouvrira son propre restaurant. Et elle mettra toute son énergie à transformer sa bonne étoile en récompense étoilée du Michelin.

Elle vient de se voir attribuée le 11e prix « Trofémina 2014 » dans la catégorie restauration. Ce prix de qualité récompense des femmes de talent, innovatrices et porteuses de réussite dans leur milieu professionnel.

 

 

 

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