Envoi de colis entre Dakar et les villes occidentales : le business des GP


« Jamais » c’est le mot que j’ai lâché quand on m’a proposé les services d’un « GP » pour envoyer un colis de Paris à Dakar. Mais le jour où j’ai bien été forcée de récupérer du « Madd » (fruit d’été qui pousse en brousse, très consommé au Sénégal) provenant de Dakar via ce moyen de transport, m’a fait changer d’avis. C’était à l’automne 2016 dans la capitale française et depuis je suis devenue une cliente assidue ! Les pépites livresques fraîchement sorties dans certaines librairies de Dakar et non encore disponibles sur Amazon atterrissent en un temps record dans ma bibliothèque. Dakar n’a jamais été si proche de moi à Paris depuis que j’utilise les GP. Mais, au fait, c’est quoi un GP ?

GP, définition et origine

Au Sénégal, les GP désignent des individus qui font la navette entre l’Occident et le Sénégal et qui transportent des colis moyennant quelques euros selon la nature de ces derniers. En réalité, le terme GP signifie « Gratuité Partielle » et fait référence aux billets gratuits (ou à tarifs préférentiels) dont bénéficient les salariés d’Air France.

Il existe deux catégories de GP

La première catégorie constitue « les vrais GP » comme on les appelle dans le milieu. Il s’agit des femmes de salariés d’Air France. Ces dernières bénéficient, grâce aux avantages sociaux de leurs conjoints, de réductions sur le prix du billet d’avion. Très souvent, elle obtiennent gratuitement le billet d’avion et ne payent que les taxes aéroportuaires qui s’élèvent à 80 000 ou 100 000 FCFA (entre 120 -150 euros) – chiffres recueillis auprès de GP à l’aéroport d’Orly à Paris. Cependant, leur place n’est pas réservée : si le vol est plein, « elles restent à terre ». Ainsi, leur voyage dépend des places disponibles dans un vol.

La deuxième catégorie de GP est constituée de particuliers. Il s’agit là de personnes comme vous et moi qui achètent les billets à plein tarif comme n’importe quel passager du même vol. La seule différence c’est qu’ils ne transportent pas que leurs propres bagages, ils transportent aussi ceux d’autres personnes qui auront payé pour l’acheminement de leurs biens à Dakar ou ailleurs, par exemple en Occident. Au fur et à mesure qu’ils voyagent, ils obtiennent cette possibilité d’avoir des bagages supplémentaires. De plus, grâce à leurs fréquents vols, ils accumulent des points de fidélité qui leurs permettent parfois d’obtenir un billet gratuit. Dans le milieu des GP on les appelle des « commerçants ».

Dans la deuxième catégorie, on peut voir les membres d’une même famille exercer ce métier (car oui ç’en est un !), parfois des parents passent le flambeau aux enfants car avec l’âge ils ne peuvent plus faire les longs et fréquents voyages entre Dakar et le reste du monde. Les « commerçants » peuvent ainsi être plus nombreux que les « vrais GP » (ceux de la première catégorie).

« Le système » des GP, un véritable business

Si la zone géographique des GP était à l’origine limitée à Paris et à Dakar, ce n’est plus le cas aujourd’hui : elle s’est étendue aux grandes villes occidentales comme New York, Montréal, Milan, ainsi qu’à toutes les régions françaises…. Et si jadis c’était une activité réservée aux femmes d’un certain âge, aujourd’hui on note la présence de plus en plus d’hommes mais aussi de jeunes (hommes comme femmes) dans le secteur. C’est par exemple le cas de Aly Diop, né à Niodor (dans les îles du Sine Saloum au Sénégal), ce jeune homme de 27 ans a fait du système des GP son métier à plein temps.

Ce dimanche frais et ensoleillé du mois de Mai, devant ce local du 18ème arrondissement de Paris, on est d’abord attiré par l’odeur du thieb (plat national au Sénégal) puis par le brouhaha qui s’y entendait. C’est ici que j’ai rendez-vous avec Abou, le GP qui devait me remettre un colis envoyé par une amie de Dakar. « Il vient de sortir », me lance une jeune dame, d’un geste pressé, la bouche pleine, une boule de riz dans la main droite, l’autre tenant son téléphone. Le local était exigu. Des cartons et des sacs emballés occupaient le peu d’espace qu’il y avait. Des voix hurlaient au sous-sol. Les téléphones n’arrêtaient pas de sonner. Des clients entraient et sortaient. Combien étaient-ils en bas ? Peut-être 10, 15 ou même 20 personnes. Le temps de me demander comment un local si étroit pouvait contenir autant de bagages et d’individus et la jeune dame me montrait du doigt « mon » GP : « c’est lui Aly » me lança-t-elle en le désignant. J’aperçois un jeune homme, très grand, sourire aux lèvres se diriger vers moi et se confondre d’excuses pour son petit retard. C’était notre premier contact. Son attitude chaleureuse et l’ambiance assez spéciale des lieux m’ont donné envie de m’intéresser à ce business.

Aujourd’hui, en fonction de la fréquence de mes voyages et du volume des commissions, je peux gagner entre 600 000 – 1 000 000 FCFA (915€ – 1500€) par mois avec un niveau de vie sénégalais.

Le profil d’Aly m’a intéressé en premier lieu. Mineur, il arrive en 2003 à Milan pour rejoindre ses parents. Après quelques années d’apprentissage de l’italien et de formation en mécanique, il quitte l’Italie pour rejoindre un ami à Paris pour un long séjour. Durant cette trêve parisienne, il s’investit énormément dans les Dahiras* mourides. On le remarquait pour sa ferveur dans la communauté sénégalaise à Paris. Un jour, un proche lui conseilla de se lancer dans le business des GP. « Tu connais beaucoup de monde à Paris grâce aux Dahiras, tu devrais te lancer dans les GP, ça marche », lui dit son ami. Aussitôt dit, aussitôt fait. « Je me suis débrouillé avec mon père pour acheter le premier billet. Ensuite j’ai appelé tous mes contacts pour leur dire de passer par moi désormais s’ils voulaient envoyer des colis à Dakar. C’est ainsi que j’ai commencé cette activité » me raconta-t-il. Cela fait aujourd’hui deux ans qu’Aly travaille à plein temps en tant que GP, il fait un voyage par semaine (Dakar- Paris et Paris-Dakar). Malgré des débuts difficiles avec des billets achetés très chers et des colis transportés gratuitement, Aly a mis en œuvre une véritable stratégie qui lui permet de vivre décemment de son activité. « Aujourd’hui, en fonction de la fréquence de mes voyages et du volume des commissions, je peux gagner entre 600 000 – 1 000 000 FCFA (915€ – 1500€) par mois avec un niveau de vie sénégalais », confite-t-il, sourire timide mais franc aux lèvres.

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Une construction d’une relation client digne de ce nom …

Même s’ils ne déclarent pas leur activité lucrative en tant qu’entreprise, certains GP adoptent une véritable stratégie, digne de la gestion d’une grande entreprise.

Je travaille avec de nombreux commerçants qui achètent en ligne une grande quantité de matériel informatique à Paris que j’achemine ensuite à Dakar. D’autres clients me remettent des papiers sensibles à transporter.

Ils savent qu’ils ont un grand défi à relever, celui de la confiance des clients vis-à-vis de leurs services. Car il n’est pas du tout aisé pour un client lambda de confier des objets de valeurs à un parfait inconnu. Ainsi donc, au démarrage de leur activité, les GP n’hésitent pas à transporter gratuitement les colis de leurs clients. « Cela a été un bon moyen pour moi de construire un portefeuille de clients autour de mon business », précise Aly. Et, lorsqu’ils perdent des bagages de clients, ce qui arrive très rarement, ils n’hésitent pas à les rembourser. Geste nécessaire pour fidéliser ce dernier, le rassurer et le pousser ainsi à recourir à ses propres service encore et encore. « Aujourd’hui, j’ai tissé une relation de confiance avec mes clients », proclame-t-il, satisfait. « Je travaille avec de nombreux commerçants qui achètent en ligne une grande quantité de matériel informatique à Paris que j’achemine à Dakar. D’autres clients me remettent des papiers sensibles à transporter », ajoute-t-il comme pour confirmer cette confiance aveugle que lui vouent ses clients.

Une maîtrise de l’outil numérique

L’autre point important à relever dans cette nouvelle génération de GP, c’est qu’ils maîtrisent parfaitement le numérique et les réseaux sociaux, ils les utilisent pour booster leur service. « J’ai créé un groupe Viber et un autre groupe WhatsApp avec tous mes clients, je peux les informer de mes déplacements, avec mes jours et heures de vol », indique Aly. Grâce au bouche-à-oreille et aux recommandations de clients satisfaits, les nouveaux clients le contactent, très souvent via sa page Facebook.

De sérieux concurrents pour les entreprises de livraison au Sénégal

Il y en a qui tournent à un voyage par semaine, ils offrent des délais de livraison rapides à un coût très bas. En cela, ils deviennent de sérieux concurrents pour nous.

Toujours dans le souci d’accroître leur clientèle, de rassurer et de professionnaliser leur activité, certains GP n’hésitent pas à prendre des locaux décents à Dakar pour réceptionner les colis et accueillir les clients. « A Dakar, j’ai loué des bureaux avec un ami pour pouvoir offrir un meilleur service d’accueil à mes clients. Cela rassure toujours ces derniers » m’a expliqué Aly.

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Par ailleurs, Aly et d’autres GP se sont lancés dans la livraison de colis jusqu’au domicile du client à Dakar, de quoi rendre accro certains clients habitués. Il faut rappeler que les géants de la livraison (Amazon, Aliexpress …) ne sont pas présents sur le continent africain. Les GP constituent ainsi une bonne alternative pour certains Sénégalais qui veulent se procurer des produits en ligne. Ils deviennent ainsi de redoutables concurrents pour certaines entreprises d’e-commerce au Sénégal. Selon Cheikhna Sarr, CEO de Sunuboncoin, société de e-commerce qui offre à ses clients un service de livraison Paris-Dakar-Saint-Louis, les GP proposent une solution pratique et efficace. « Il y en a qui tournent à un voyage par semaine et offrent des délais de livraison rapides à un coût très bas. En cela, ils deviennent de sérieux concurrents pour nous », affirme-t-il. En effet, le jeune chef d’entreprise évoque les faveurs dont jouissent les GP et la nécessité de travailler avec eux : « les GP ne sont pas des entreprises et ne paient donc pas de taxes, d’où les prix bas proposés. Nous sommes donc en train de voir en interne comment travailler avec eux », conclut-il.

Qu’en est-il de la légalité du système ?

Je respecte les règles administratives et sécuritaires de la compagnie comme n’importe quel passager et partant de ce fait, je n’ai rien à me reprocher.

Au sujet de la légalité de leur business, certains GP considèrent qu’ils n’enfreignent aucune règle. Ils achètent les billets au même prix que tout le monde. Ils respectent la quantité de bagages et les règles de sécurité imposées par les compagnies aériennes. « Je ne transporte pas n’importe quel bagage avec moi. J’ouvre et je vérifie devant le client tous leurs colis. Je respecte les règles administratives et sécuritaires de la compagnie comme n’importe quel passager et, partant de ce fait, je n’ai rien à me reprocher », prévient Aly, sur un ton ferme et serein.

A l’inverse de cette activité informelle, il existe un nouveau concept, inspiré en partie de l’activité des GP, mais aussi de la nouvelle tendance qu’est l’économie du partage, c’est ce qu’on appelle le « co-valisage ». La plateforme Colis-GP.com est l’exemple type de cette nouvelle tendance : Une plateforme centrale qui regroupe une communauté de particuliers et qui propose des services d’acheminement de biens vers ou depuis l’Afrique, 40 fois moins chers que DHL, UPS et Fedex et avec un délai de livraison 2 fois plus court.

Colis GP.com, une révolution du transport de colis depuis et vers l’Afrique ?

Pour recourir à leurs services, comme tout jeune connecté, son premier réflexe a été d’aller sur l’Internet.

Sensible aux différentes difficultés auxquelles la communauté Africaine de la diaspora fait face pour envoyer ou recevoir des colis, bagages, ou documents (vers ou depuis l’Afrique), Colis GP offre un service de mise en relation entre voyageurs et expéditeurs pour le transport de biens. En ligne depuis le mois d’octobre 2015, la plateforme Colis-GP.Com a été créée par Aliou Badara Niang, sénégalais de 27 ans, ingénieur informatique diplômé de Polytech Paris UPMC et de l’université de Sorbonne Paris 1.

Arrivé en France en 2008, juste après son baccalauréat, Aliou ressentait le besoin de pouvoir envoyer et recevoir des produits comestibles et des biens matériels entre Paris et Dakar. Il profitait des rares occasions de ses proches qui partaient en vacances au pays pour leur confier des colis. Ces derniers, fortement sollicités par d’autres et contraints de respecter le poids des bagages autorisé par les compagnies aériennes, n’accédaient pas souvent à ses demandes. Or, un envoi via DHL était hors de prix, et les délais extrêmement longs de la poste (avec un risque de perdre des colis) l’ont dissuadé d’utiliser ces moyens d’envoi.

C’est dans ces circonstances que le jeune Aliou a entendu parler du système des GP. Pour recourir à leurs services, comme tout jeune connecté, son premier réflexe a été d’aller sur l’Internet. Pour un service connu dans la communauté africaine, notamment sénégalaise, il ne trouve aucun contact sur l’Internet. C’est finalement dans le 18ème arrondissement de Paris qu’Aliou trouve un GP qui acheminera son colis à Dakar, pour seulement 10€ et en moins de 12h ! Interpellé par la rapidité du service et le prix insignifiant qu’il paye désormais pour ses envois de colis, Aliou décide de créer un groupe Facebook colis-GP puis la plateforme en ligne Colis-GP.com. L’entreprise est ainsi née et déclarée à Dakar.

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Aujourd’hui, Colis-GP, c’est plus de 10 000 inscrits sur le site, 15 000 abonnés sur Facebook, 5 000 envois réussis vers plus de 100 destinations à travers le monde. Le site, son fondateur le définit comme une plateforme collaborative qui s’inscrit dans la dynamique de l’économie du partage telle que Blablacar et AirBnB. « Colis GP répond à un besoin qui a longtemps été un véritable problème pour nous Africains de la diaspora. L’envoi de colis vers l’Afrique avec un prix et un délai de livraison raisonnables a toujours été quasi-impossible », explique-t-il. En effet, Aliou évoque dans son argumentation le bien fondé de son service, les difficultés des entreprises spécialisées comme La Poste à acheminer des colis en Afrique car la plupart des colis se perdent ou accusent un retard important avant d’arriver à destination. Seules les sociétés comme DHL y parviennent mais les prix proposés sont exorbitants (191 € pour un colis de 1Kg pour un envoi express vers le Sénégal par exemple). « Nous proposons ainsi un service :

  • Economique : en permettant aux voyageurs de rentabiliser l’espace inutilisé de leurs valises et d’amortir ainsi leur coût de déplacement et, aux expéditeurs, de bénéficier d’un envoi express
  • Ecologique : en diminuant à long terme le taux d’utilisation des moyens de transport exclusivement réservés pour le transport de colis
  • Ouvert et convivial : en ouvrant le service à toutes les villes occidentales (et non uniquement Paris-Dakar) et à toutes les diasporas africaines (donc pas seulement pour les Sénégalais), on devient ainsi un moyen de rencontre qui est enrichissant

Si l’arrivée de cette plateforme a été mal accueillie au début par la communauté de GP (essentiellement constituée d’hommes et de femmes non familiers avec l’outil Internet), aujourd’hui c’est eux qui font le succès de cette plateforme en devenant ses premiers utilisateurs. « Ils ne connaissaient ni ne savaient utiliser l’Internet. Ils croyaient que la plateforme ferait disparaître leur business alors que mon seul objectif était de donner une plus grande visibilité (à ces particuliers qui transportent occasionnellement des biens depuis et vers l’Afrique) et de rendre le service accessible à n’importe quel Africain vivant au pays ou dans la Diaspora, simplement muni d’un téléphone connecté à Internet», déclare Aliou. Cette affirmation, Aly le confirme : « avant de me consacrer à temps plein à l’activité de GP, la plateforme Colis-GP a grandement contribué à ma visibilité. J’y avais un grand nombre de clients et les notes laissées par ces derniers m’apportaient davantage de nouveaux clients », confie-t-il, fier et le sourire aux lèvres. En effet, l’action principale de la plateforme est de mettre en relation un voyageur ou particulier avec un client. Ce dernier, grâce à l’ancienneté du « co-valiseur » sur le site (terme utilisé par l’équipe Colis-GP pour désigner un particulier qui transporte des colis) et grâce à la nature des commentaires laissés sur son compte, peut facilement faire le choix d’un (e) « co-valiseur(se) ».

Voilà une activité qui existe depuis plus de 30 ans et qui s’adapte aux nouveaux besoins du consommateur. Grâce à leur présence en ligne, à leur ouverture géographique, au bas prix et au souci de la relation de confiance avec client, ils sont en train de révolutionner le transport de colis. Ils répondent à un vrai besoin, celui de rapprocher le continent avec l’occident en matière d’envoi de colis. Un vrai soulagement pour la Diaspora et leurs familles restées au pays.

Aly est passionné par son activité et la mène comme une véritable entreprise. Aliou lui, avec son équipe, continue de croire au développement de son projet, toute l’équipe y travaille avec acharnement, soirées et week-end (en plus de leurs jobs principaux) et sont fiers d’avoir initié et réalisé ce concept avant qu’un étranger ne le développe à leur place. La plateforme Colis-GP.com mérite de l’attention.

En attendant, je les soutiens ici dans mon petit blog de rien du tout et leur dis « merci pour tous ces bouquins livrés en 48h de Dakar à Paris et de Paris à Dakar ».

 

Aminata THIOR

* Dahiras mourides : Les Dahiras mourides sont des lieux de rencontre des mourides. Les mourides sont les membres du mouridisme, une confrérie religieuse, née au Sénégal, qui s’inscrit dans une perspective d’entraide dans les domaines religieux, éducatifs, culturel et social.


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